Fiscalité : vers une nouvelle taxe sur la souveraineté économique française ?

made in france taxe

Alors que la pression fiscale sur les entreprises n’a jamais été aussi forte en France, une partie de la gauche appelle à instaurer de nouveaux impôts sur le capital et les bénéfices. Après la contribution exceptionnelle sur les grandes entreprises instaurée en 2025, c’est désormais une « taxe souveraineté » sur les patrimoines importants qui fait débat. Une telle mesure, portée notamment par les partisans de l’économiste Gabriel Zucman, pourrait avoir des conséquences structurelles sur l’appareil productif français.

Le gouvernement, confronté à des déficits publics persistants et à une dette qui frôle les 3100 milliards d’euros, cherche des marges budgétaires sans heurter les équilibres économiques. Mais face à la montée des tensions sociales, certains élus plaident pour une refonte de la fiscalité afin de financer les services publics dégradés. Dans ce contexte, entreprises, investisseurs et épargnants s’inquiètent d’un signal négatif envoyé à l’écosystème entrepreneurial et industriel.

Un précédent : la taxe « made in France » de 2025

Le précédent est récent. En 2025, une contribution exceptionnelle a été imposée aux groupes réalisant plus de 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires en France. Leur taux d’imposition sur les bénéfices a été relevé à plus de 35 %, contre 25 % auparavant. Pour les entreprises affichant un chiffre d’affaires compris entre 1 et 3 milliards, le taux est monté à plus de 30 %. Présentée comme temporaire, cette surtaxe visait à faire contribuer davantage les grandes entreprises à l’effort budgétaire national.

Cette mesure a été perçue comme une pénalisation injuste des entreprises qui choisissent de produire, recruter et investir dans l’Hexagone

Mais cette mesure a été perçue comme une pénalisation injuste des entreprises qui choisissent de produire, recruter et investir dans l’Hexagone. Elle a alimenté le sentiment croissant d’un « patriotisme fiscal à sens unique », où la loyauté économique serait sanctionnée plutôt que récompensée.

La taxe Zucman, une menace pour la compétitivité des champions nationaux

La proposition d’une taxe de 2 % sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros, incluant les actifs professionnels, fait craindre une fuite des capitaux et des talents. Les chefs d’entreprise, souvent détenteurs d’une part importante de leur société, pourraient être contraints de vendre leurs parts ou de s’endetter pour s’acquitter de cette taxe. Une dynamique qui, selon plusieurs analystes, risquerait de briser l’élan de jeunes pépites technologiques françaises.

Arthur Mensch, PDG de Mistral AI, la licorne française de l’intelligence artificielle valorisée à 11,7 milliards d’euros, l’a rappelé sur France 2 : « Je ne pourrais tout simplement pas payer cette taxe. » Et pour cause : les 1,7 milliard d’euros levés début septembre par la start-up sont destinés à financer sa croissance, non à enrichir ses fondateurs. La fiscalisation d’un capital non liquide remettrait en cause les mécanismes de financement de l’innovation à la française.

Un risque de désancrage capitalistique du tissu économique

La France a besoin de ses actionnaires, petits et grands, pour préserver son autonomie économique. En contraignant des fondateurs à vendre des parts sous pression fiscale, l’État ouvre la voie à une prise de contrôle accrue de ses entreprises stratégiques par des intérêts étrangers. Un paradoxe pour une taxe justement appelée « souveraineté ».

Les principales valeurs cotées françaises, de LVMH à Dassault Systèmes, en passant par Bouygues, Pernod Ricard ou Hermès, sont encore majoritairement contrôlées par des capitaux familiaux français. À l’inverse, la délocalisation du capital affaiblirait la résilience des entreprises face aux crises et diluerait leur ancrage territorial.

L’épargne des ménages, un pilier fragilisé par le discours ambiant

Certains discours tendent à opposer consommation et épargne, prônant une fiscalité dissuasive pour « libérer » du pouvoir d’achat. Or, cette logique ignore la réalité d’un système de retraite sous tension et d’un État très dépendant de l’épargne nationale pour financer sa dette. En moyenne, près de 24 % des sommes placées en assurance vie en euros sont investies dans des obligations d’État françaises, selon Good Value for Money.

Taxer davantage cette épargne reviendrait à assécher une source cruciale de financement pour la puissance publique, tout en fragilisant la confiance des ménages. Le risque est double : décapitalisation boursière d’un côté, réduction des investissements en obligations souveraines de l’autre. Une spirale délétère à l’heure où les taux d’intérêt pèsent lourdement sur le service de la dette.

Un signal défavorable pour l’attractivité française

À l’heure où l’Union européenne cherche à développer des champions technologiques capables de rivaliser avec les géants américains ou chinois, la France ne peut se permettre d’envoyer des signaux fiscaux anxiogènes. Le risque de décourager la création d’entreprises ou d’inciter à l’exil fiscal est bien réel.

Comme le résume un économiste proche du Medef : « On ne bâtit pas la souveraineté industrielle sur une politique punitive envers ceux qui créent de la richesse, de l’emploi et de l’innovation. » La souveraineté, pour être réelle, exige un équilibre : entre justice fiscale et compétitivité, entre redistribution et incitation à produire localement.

Vers un débat de fond sur l’efficacité de la dépense publique

Ce débat sur la fiscalité devrait avant tout rouvrir une question essentielle : la qualité et l’efficacité de la dépense publique. Avec un taux de prélèvements obligatoires parmi les plus élevés de l’OCDE, la France n’a pas résolu ses maux structurels : hôpitaux sous-dotés, éducation inégalitaire, infrastructures vieillissantes.

Dans ce contexte, toute nouvelle taxe devrait s’inscrire dans une stratégie cohérente de réforme de l’État, et non servir de palliatif à des déficits chroniques. Faute de quoi, le pays risque d’accélérer sa désindustrialisation, de fragiliser ses élites économiques et de se priver d’un levier fondamental de souveraineté : sa capacité à produire, investir, et innover sur son propre sol.

Retour en haut